What is Nogoland? -

Stéphane Degoutin
La Défense
Images


«Une opération comme La Défense se compose exclusivement de bâtiments médiocres, banals, sinon laids et complètement ratés. L’ensemble a pourtant une certaine grandeur et, quand on l’observe certains jours sous un certain angle, il paraît positivement et absolument magnifique.»

Rem Koolhaas


Qu’elle soit utilisée comme repoussoir ou comme étendard, La Défense est sans cesse réduite à des poncifs. Sa véritable nature reste bien cachée derrière la caricature qu’elle offre complaisamment d’elle-même. Elle est la projection de fantasmes collectifs: vitrine de l’urbanisme et fierté nationale pour les uns; symbole de l’anonymat et de l’inhumanité des grands ensembles de bureaux pour les autres. Il semble qu’il n’y ait que deux opinions possibles.

Ses concepteurs se sont discrédités en faisant l’apologie lourde et naïve d’une idée de la modernité qui était déjà obsolète au moment de sa mise en œuvre. Mais La Défense a survécu à l’époque de l’urbanisme criminel, et ne peut être rangée dans la catégorie des catastrophes totales (peu importe que ce soit par hasard ou non). Il est maintenant possible de l’examiner différemment.

Elle frappe par son étrangeté, son ambiguïté, son mystère. Elle constitue un monde en soi, et reproduit "la forme première de la cité mythique: c’est une île qu’entoure un périphérique comme un fleuve" . C’est un espace fantasmatique, plein d’objets magiques (arche, tours, collines de béton, voûte gigantesque, passerelles en plein ciel, souterrains obscurs…), totalement inintelligibles si l’on ne connaît pas la logique qui en est à l’origine.

Comme dans tous les bons romans de science-fiction urbaine, ses sous-sols abritent un monde parallèle. Ils contiennent routes, parkings, autoroute, centre commercial, stations de bus, centres de conférences internationaux, stations de métro abandonnées, atelier d’artiste, chapelle, cantines, voies de chemin de fer, salles vides dont on a oublié la destination… Ils sont habités par des SDF, des policiers, des travailleurs, des automobilistes, des squatters, des touristes égarés, des drogués, des photographes de mode, des ingénieurs…

A La Défense, une même logique ne se répète jamais deux fois. On a voulu innover systématiquement, créer partout de nouvelles géométries architecturales, de nouvelles configurations urbaines, de nouveaux systèmes de repérage dans l’espace. Le résultat est une immense accumulation d’éléments disparates, reliés par des systèmes contradictoires. Rien n’est abouti, rien n’est fonctionnel. La Défense est une accumulation de nouveautés, toutes différentes et indifférentes. Elle incarne le chaos qui naît d’une surenchère permanente de planification.

Comme le formule Marcel Roncayolo, «le drame de l’urbanisme moderne est sans doute d’avoir anticipé à l’excès sur les pratiques sociales .» On a trop voulu prévoir le futur, être moderne. Cette obsession paraît aujourd’hui ridicule: tout paraît vieux, les immeubles, les gens, jusqu’à l’idée de modernité elle-même. Selon ses objectifs initiaux, La Défense est un échec, mais c’est un échec tellement énorme, tellement extrême, qu’il en devient fascinant.

Cela paraît incroyable avec le recul, mais La Défense a bel et bien été conçue pour rationaliser les circulations. C’est le résultat contraire qui a été atteint: on a construit un labyrinthe tridimensionnel, et c’est sans doute de là que le site tire une partie de son attrait. Il exerce en effet «la fascination des labyrinthes et des chambres secrètes, des passages sombres et des vertigineuses volées de marches […] ni un bâtiment ni une ville, mais une synthèse des deux, cette architecture fut conçue par des gens qui construisaient en s’en remettant à leur lumière intérieure et leur imagination vierge.» Cette description de Bernard Rudofsky , n’était pas destinée à La Défense, mais elle s’y applique parfaitement.

La durée d’une promenade à La Défense est potentiellement infinie. Le boulevard circulaire dessine les contours d’une zone piétonne labyrinthique tridimensionnelle. Pourtant, au centre du site, le labyrinthe laisse place à l’espace moderniste le plus pur: l’Esplanade. Il est impossible de s’y perdre, puisqu’elle est totalement vide. Rien n’interrompt la circulation des piétons. Les immeubles d’habitation (modèle "Palais Royal") disparaissent, posés sur pilotis. On passe dessous sans en remarquer l’existence.

Mais pour quelques espaces modernes purs, combien d’espaces résiduels, non pensés, non sécurisés, mal circulants, mal aérés: parkings souterrains, passerelles, terrains non affectés, escaliers de secours...

Quant à la jonction de la dalle avec son contexte, elle n’est jamais réalisée. La Défense est une île, perdue au milieu du plancton urbain. La circulation sur le boulevard circulaire est rapide et dangereuse. Le flux continu du trafic enferme La Défense dans ce qui ressemble à un immense échangeur d'autoroute ou un immense rond-point, une montagne russe pour automobilistes, avec une débauche de montées et descentes, courbes, voies de décélération... si bien qu'on s'imagine dans un vaste territoire, à l'échelle de cette profusion de routes. Mais en réalité, toutes ces boucles et ces dénivelés sont condensés dans un espace minuscule, collées les unes aux autres, se superposant, passant du sous-sol le plus obscur à des surplombs vertigineux, zigzaguant entre les tours, slalomant au milieu des entrées et sorties des parkings, communiquant entre eux à l'infini. Entre les trous laissés par cette tuyauterie de conducteurs aveugles, le quartier d’affaires s’insère comme la statue de vache au centre d'un rond-point, et on a parfois le sentiment, en tournant autour sans savoir comment y pénétrer, qu'il joue le même rôle: décoratif et inaccessible.

© Stéphane Degoutin 2004


Nogoland logo Nogoland logo
What is Nogoland? -