Comme dans tous les bons
romans de science-fiction urbaine, ses sous-sols abritent un monde
parallèle: routes, parkings, autoroute, centre
commercial, stations de bus, centres de conférences internationaux,
stations de métro abandonnées, atelier d’artiste,
chapelle, cantines, voies de chemin de fer, salles vides dont on
a oublié la destination… Ils sont habités par
des SDF, des policiers, des travailleurs, des automobilistes, des
squatters, des touristes égarés, des drogués,
des photographes de mode, des ingénieurs…
A La Défense,
une même logique ne se répète jamais deux fois.
On a voulu innover systématiquement, créer partout
de nouvelles géométries architecturales, de nouvelles
configurations urbaines, de nouveaux systèmes de repérage
dans l’espace. Le résultat est une immense accumulation
d’éléments disparates, reliés par des
systèmes contradictoires. Rien n’est abouti, rien n’est
fonctionnel. La Défense est une accumulation de nouveautés,
toutes différentes et indifférentes. Elle incarne
le chaos qui naît d’une surenchère permanente
de planification.
Comme le formule Marcel
Roncayolo, «le drame de l’urbanisme moderne est sans
doute d’avoir anticipé à l’excès
sur les pratiques sociales.» On a trop voulu prévoir
le futur, être moderne. Cette obsession paraît aujourd’hui
ridicule: tout paraît vieux, les immeubles, les gens, jusqu’à
l’idée de modernité elle-même. Selon ses
objectifs initiaux, La Défense est un échec, mais
c’est un échec tellement énorme, tellement extrême,
qu’il en devient fascinant.
Cela paraît peu
crédible avec le recul, mais La Défense a bel et bien
été conçue pour rationaliser les circulations.
C’est le résultat contraire qui a été
atteint: on a construit un labyrinthe tridimensionnel, et c’est
sans doute de là que le site tire une partie de son attrait.
Il exerce en effet «la fascination des labyrinthes et des
chambres secrètes, des passages sombres et des vertigineuses
volées de marches […] ni un bâtiment ni une ville,
mais une synthèse des deux, cette architecture fut conçue
par des gens qui construisaient en s’en remettant à
leur lumière intérieure et leur imagination vierge.»
Cette description de Bernard Rudofsky , n’était pas
destinée à La Défense, mais elle s’y
applique parfaitement.

Golden Networks: Les Réseaux routiers de La Défense
(maquette Epad / photo S. Degoutin).
Le boulevard circulaire
dessine les contours d’une zone piétonne labyrinthique
tridimensionnelle. Pourtant, au centre du site, le labyrinthe laisse
place à l’espace moderniste le plus pur: l’Esplanade.
Il est impossible de s’y perdre, puisqu’elle est totalement
vide. Rien n’interrompt la circulation des piétons.
Les immeubles d’habitation (modèle «Palais Royal»)
disparaissent, posés sur pilotis. On passe dessous sans en
remarquer l’existence.
Mais pour quelques espaces
modernes purs, combien d’espaces résiduels, non pensés,
non sécurisés, mal circulants, mal aérés:
parkings souterrains, passerelles, terrains non affectés,
escaliers de secours...
Quant à la jonction
de la dalle avec son contexte, elle n’est jamais réalisée.
La Défense est une île, perdue au milieu du plancton
urbain. La circulation sur le boulevard circulaire est rapide et
dangereuse. Le flux continu du trafic enferme La Défense
dans ce qui ressemble à un immense échangeur d'autoroute
ou un immense rond-point, une montagne russe pour automobilistes,
avec une débauche de montées et descentes, courbes,
voies de décélération... si bien qu'on s'imagine
dans un vaste territoire, à l'échelle de cette profusion
de routes. Mais en réalité, toutes ces boucles et
ces dénivelés sont condensés dans un espace
minuscule, collées les unes aux autres, se superposant, passant
du sous-sol le plus obscur à des surplombs vertigineux, zigzaguant
entre les tours, slalomant au milieu des entrées et sorties
des parkings, communiquant entre eux à l'infini. Entre les
trous laissés par cette tuyauterie de conducteurs aveugles,
le quartier d’affaires s’insère comme la statue
de vache au centre d'un rond-point, et on a parfois le sentiment,
en tournant autour sans savoir comment y pénétrer,
qu'il joue le même rôle: décoratif et inaccessible.
Du fait de toutes ces
aberrations, La Défense échappe à toutes les
intentions de ses concepteurs. Le projet initial n'est jamais réalisé;
et au lieu d'engendrer un quartier bêtement moderne, fonctionnel
et bien composé, c'est un lieu magique qui est sorti de terre:
un immense parc d'attractions en changement permanent, jamais conforme
à ce que l'on attend.
La durée d’une
promenade à La Défense est potentiellement infinie.
Le quartier
offre une gigantesque quantité d’espaces accessibles au public,
disposés dans un désordre savant et pittoresque. Al’exception
de l’intérieur des immeubles de bureaux, il est possible d’aller
partout librement : par dessus, par dessous (parkings, voies souterraines…).
Contrairement à l’espace public des rues (de Paris par exemple),
l’espace de la Défense n'est pas structuré pour le public. Sa nature
anarchique, résiduelle et indifférente permettent de l'investir
librement.
©
Stéphane Degoutin 1999/2004/2008
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